2019, les découvertes en vrac : Les Banlieusards, 1989, Joe Dante


Intéressant de voir comme ces Suburbs américains auront irrigué le cinéma des années 80 (Blue Velvet, Edward Scissorhands, ...). Joe Dante choisit ici l'angle de la comédie fantastique satirique, avec son habituelle habileté à réutiliser les codes des films et séries (Twilight Zone) qui ont illuminé sa jeunesse de banlieusard. La bande originale du toujours excellent Jerry Goldsmith joue le même jeu du décalage, les grandes orgues faisant parfois irruption dans la partition le temps d'un clin d'œil.

Le problème de ces suburbs si tranquilles, Joe Dante l'identifie assez clairement : l'ennui, qui pousse à espionner son voisin (voir aussi le personnage de Ricky, qui se satisfait du spectacle des enfantillages de ses voisins mâles quadragénaires, et invite même des potes pour regarder). C'est aussi l'esprit de communauté, qui pousse à se méfier de toute différence, de tout soupçon de marginalité. Ce qui est cool c'est que la violence du propos n'autorise pas le cinéaste au jeu de massacre : il reste relativement tendre et humaniste, même lorsqu'il se moque du militarisme et du patriotisme idiot de l'ancien combattant interprété par un toujours génial Bruce Dern. 
Tom Hanks est toujours excellent dans ce registre de l'américain standard hébété qui se fait chier. A ses côtés on retrouve avec plaisir Carrie Fisher, rayon de soleil d'intelligence qui tente de réveiller son mari et siffler la fin de la récré. C'est beau de voir comment Joe Dante parvient à insuffler un souffle politique dans un film si agréable et en toute humilité. En résulte cette joyeuse comédie qui, si elle manque parfois de rythme, a toute ma sympathie.

2019, les découvertes en vrac : La Honte, Ingmar Bergman, 1968

Comme, pour des raisons très joyeuses, je ne suis que très peu allé au cinéma cette année, j'ai décidé de faire un top de mes découvertes de l'année, qu'elles soient récentes ou non. 

Parmi toutes ces découvertes listées là : https://www.vodkaster.com/listes-de-films/decouvertes-2019/1402283, voici ceux sur lesquels j'ai quelques mots à dire.


J'ai dit au frangin "Je suis chaud patate frère, c'est le moment de sortir du film d'auteur potentiellement chiant, ou du classique, qu'on puisse un peu se la péter en société".
Ni une ni deux, du tac-au-tac, et après 25 minutes à parcourir son disque dur, il me sort l'artillerie lourde : un Bergman, et du rhum arrangé (au cas où...)
C'était ma première confrontation avec  Bergman, j'avais les mains moites. J'imaginais un truc vraiment très austère, cruel, et pas vraiment joyeux. Alors c'est sûr que c'est pas hyper gai, "la Honte", vu ce que ça raconte : la Guerre,  et la difficulté d'un couple à y survivre. 

Cependant ce qui m'a surpris c'est la beauté formelle du film, la fluidité de son découpage et de son montage, son beau noir et blanc, sa capacité à capter l'oeil du spectateur. C'est marrant on parle tellement de l'écriture, de la complexité thématique des films de Bergman, de cette manière de nous confronter avec nos peurs (ici, les horreurs de la Guerre et l'incapacité à s'y soustraire), qu'on en oublie la beauté de la mise en scène : qu'il s'agisse de la puissance d'une explosion (la guerre faisant irruption avec violence), de la beauté des cadres, de l'étrangeté onirique qui se dégage de la scène finale dans le bateau. Cette beauté parvient à sublimer ce qui nous est montré.

Alors si vous hésitez à vous lancer, pensez-y : c'est aussi du très beau cinéma.

Ou alors j'avais trop bu de rhum?



2019, les découvertes en vrac : Frédérick Wiseman

Comme, pour des raisons très joyeuses, je ne suis que très peu allé au cinéma cette année, j'ai décidé de faire un top de mes découvertes de l'année, qu'elles soient récentes ou non. 

Parmi toutes ces découvertes listées là : https://www.vodkaster.com/listes-de-films/decouvertes-2019/1402283, voici ceux sur lesquels j'ai quelques mots à dire.

Belfast, Maine , Frederick Wiseman, 1999
Grosse découverte de mon année, ces documentaires de Wiseman. Belfast, Maine est un tour de force. Si je vous dis que Wiseman est dans une démarche presque encyclopédique, qu'il cherche à rendre compte de toutes les activités humaines dans cette ville tout à fait normale des Etats-Unis, que ça dure 4h, vous allez probablement vous barrer en courant. Et pourtant, ces suites de séquences de 4 à 5 minutes, sans voix off, entrecoupées par les inlassables va-et-vient des pickups dans les rues de la ville, produisent un effet hypnotique.

La pâtisserie selon les américains

Chaque séquence est un petit film, le jeu avec l'intellect du spectateur est permanent et maintient notre attention. Que filme-t-on ici? Qui sont ces gens? le cerveau du spectateur fonctionne, et trouve toujours récompense. Puis débute la séquence suivante, etc... Il y a quelque chose ici de reposant et stimulant à la fois. On peut même décrocher, et revenir dans le film quelques minutes plus tard, au gré du montage. Très agréable document, et en même temps, on imagine bien fournir ça à des extraterrestres voulant en savoir plus sur les humains.


Public Housing, Frederick Wiseman, 1997
Public Housing adopte une forme assez similaire. Mais il s'agit ici de filmer un quartier très pauvre de Chicago, un ghetto noir. Wiseman fouille ces lieux aux problèmes qui paraissent insolubles, à la recherche de lueurs d'espoir. Le documentaire est constamment sur cette corde raide : ne pas masquer la réalité, mais chasser toujours l'espoir, sans jamais s'abaisser à la manipulation (du spectateur, des acteurs). Le dispositif minimaliste et pudique de Wiseman génère ici beaucoup d'émotion, sans jamais forcer. 
Quelques moments merveilleux comme cette vieille dame qui trie des feuilles de chou pendant qu'un homme vient faire je ne sais plus quel travail chez elle : le temps qui semble s'écouler à des vitesses différentes pour les deux. Je retiens aussi un personnage récurrent magnifique, celui de l'élue associative locale, faisant le lien entre les habitants du quartier et les politiques de la ville (qui, d'ailleurs, resteront hors-champ : choix éloquent de Wiseman - ou preuve qu'ils n'y foutent jamais les pieds). Encore un document merveilleux, poignant, rigoureux, qui lie presque magiquement optimisme et lucidité.

Des feuilles de chou, le temps suspendu




Le Cinéma de mon père, film2 : Une époque formidable, Gérard Jugnot, 1991


"ça, ça me fait rire, ça"

Mon père ne se lassait jamais de ce film et il ponctuait toujours son visionnage de cette phrase. On se moquait même un peu, on comprenait pas trop pourquoi CE film. Je crois qu'on peut dire que c'était sa comédie préférée.
Le film raconte l'histoire de Michel Berthier, cadre moyen qui se fait virer et va se retrouver à la rue. Il rencontre alors un trio de SDF avec lequel il va faire un bout de chemin.

J'avoue que j'avais un peu peur en lançant le film. Après avoir revu certaines comédies du Splendid qui me faisaient marrer gamin, je m'étais rendu compte que c'était souvent un humour assez méchant, voire méprisant, rarement du côté de ceux qui souffrent. Du coup, Jugnot qui fait un film avec des clodos, il y avait de quoi flipper un peu.
Bon eh bien, j'ai eu raison de faire confiance à mes souvenirs, à Gérard (qui fait quand-même partie des plus sympathiques parmi les splendidos), et au paternel surtout.
Force est de constater que le regard et le ton de Jugnot sont toujours justes, il réussit un film vraiment bienveillant, humaniste.
Tout en gardant l'efficacité typique de son style : les répliques claquent, avec le bon rythme, une certaine tendresse, juste assez de cruauté ("T'es un killer, Berthier!").


Ils avaient piqué la mobylette du frangin pour les besoins du film

Le Toubib, Crayons, et Mimosa

Ainsi donc, le film s'appuie sur ses dialogues (dans la grande tradition de la comédie populaire française), mais aussi sur son quatuor de personnages principaux, parfaitement castés, justes. Jugnot lui-même se donne le rôle de Berthier, ce type un peu moyen, un peu con, un peu lâche qui va, au fur et à mesure du film, se rééduquer à l'Autre. 

Mais c'est surtout le trio de SDF qu'il va rencontrer qui tient le film. 
Il y a Mimosa, le colosse, avec sa rage enfantine, campé par un superbe Chick Ortega (une sacré tronche des 90s, vue aussi chez Jeunet & Caro). Il y a ensuite "Crayons", interprété par Ticky Holgado : une autre tronche - et voix - du cinoche français. Il est ici sur un registre habituel mais il a rarement je pense été aussi émouvant avec sa loyauté jusqu'à l'excès ("Oh, moi c'est vous, toubib").
Et enfin, bien sûr, "le toubib", porté par un très intense Bohringer, jamais loin du cabotinage mais ici parfait : orateur plein de verve, enragé, qu'on sent toujours à la limite d'exploser. Le toubib c'est la colère rentrée, quand il explose on explose avec lui. C'est aussi le chef, avec ce que ça implique d'ambiguïté.

La force du film c'est de donner à ces types des moments de grâce inattendus, à l'image de ce pas de flamenco de Mimosa venant d'arracher l'autoradio des journalistes, salué par la foule. Une certaine poésie qui tient miraculeusement en équilibre. Et en même temps, Jugnot ne triche pas : on ne nous cachera pas que la capacité de ces bonhommes à survivre dans la rue passe par l'arnaque, voire la violence. C'est l'autre piège évité, celui de l'angélisme, dans lequel on aurait pu voir tomber le film.

"ça, ça me fait rire, ça"
Je crois pas me tromper en disant que rares étaient, en fait, les comédies qu'aimaient vraiment mon père. Dans cette phrase il y avait cette manière de distinguer celle-ci des autres. Peut-être parce qu'elle n'était pas seulement drôle, qu'elle charriait aussi des valeurs dans lesquelles il se reconnaissait. Alors forcément, lui, les conneries des ZAZ que je matais en boucle (et que j'adore toujours), ou l'absurdité quasi abstraite des Monty Python que kiffait mon frère, ça lui parlait moins.
Mais là, il faut bien le dire, il y autre chose, d'à la fois désespéré et enjoué, une célébration de l'amitié, qui m'est fort sympathique.

"ça, ça me fait rire, ça"
Moi aussi Papa.

Grâce à Dieu, François Ozon, 2019


Les films de François Ozon me laissent habituellement froid (ou m'énervent, c'est selon). "Grâce à Dieu" est donc une belle surprise pour moi.
Le sujet (la libération de la parole des victimes d'un prêtre pédophile) avait de quoi effrayer.
Pourtant, Ozon parvient non seulement à éviter les écueils attendus, mais à étendre le cadre du film d'enquête/procès, à la différence du réussi mais etriqué "Spotlight", sur un thème un peu similaire.


Les écueils évités.
Tout d'abord il évacue assez vite la question de la véracité des témoignages des victimes. En effet, le prêtre incriminé avoue dès la première entrevue avec Alexandre, la première de ses victimes à se manifester. On comprend assez vite aussi que les faits étaient connus d'autres adultes. On évite ainsi un suspense un peu foireux, et on décale la question de l'individu vers une problématique plus politique : celle de l'institution, de la communauté. L'autre peur que l'on pourrait avoir serait de voir Ozon verser dans la provoc facile, on redoute les scènes de flashback. Pourtant, il désamorce presque à l'avance ces séquences : elles sont toujours précédées d'un témoignage oral (ou une lettre), comme si la parole faisait renaître le souvenir. C'est une très belle idée, qui permet aussi d'éviter un suspense un peu dégueulasse, et la tentation du "plan choc".


La parole libérée.
Le nom de l'association de victimes "la parole libérée" implique qu'elle a été prisonnière. C'est là que le côté un peu méchant d'Ozon sert véritablement le film, créant une belle complexité à travers les faiblesses de ses personnages (les parents, mais aussi - c'est très osé - les victimes). Il s'agit de s'interroger sur nos arrangements avec nos souvenirs, nos oublis volontaires ou non. Il ne s'agit bien sûr pas de remettre en cause les témoignages des victimes (heureusement), puisque le prêtre avoue, mais plutôt de la manière dont leurs proches ont agi dans le passé, et comment se replonger dans ces souvenirs réécrit leurs relations, recrée des rancœurs (la terrible relation fraternelle du personnage interprété par un génial Ménochet).

Trois héros.
Un parti-pris permet cette complexité : celui de confier le rôle de protagoniste à trois personnages très différents successivement, faisant évoluer le rythme et le ton du film, et permettant de faire de ces victimes des individus à part entière. Une première partie très littéraire, presque policée, comme Alexandre. Une deuxième partie énergique, plutôt cash, et drôle comme François. Et une dernière partie tragique, volcanique comme Emmanuel.

On en arrive à un des problèmes du film : le traitement réservé aux personnages féminins. Les femmes sont jalouses, les mères sont possessives mais trop soucieuses de leur image dans la communauté. La seule qui semble trouver grâce à ses yeux (la femme d'Alexandre) est celle qui se tait et s'efface devant son mari. Mais surtout, il y a cette violence d'Emmanuel envers sa petite amie, et le fait qu'Ozon semble presque l'excuser. Cet accès de violence a néanmoins (involontairement?) une vertu : celle d'amener, là aussi, une complexité finalement bienvenue, les victimes pouvant aussi, à leur tour, se changer en bourreau.
Ces crises de jalousie introduisent aussi la question (difficile) du rapport entretenu avec les médias, de la place accordée à la parole de chacun, voire (et c'est très dur) du plaisir éventuellement éprouvé d'être courtisé, ou, du moins, de s'épancher. Les questions posées font de ces personnages des humains, avec leur défauts, et sans qu'Ozon fasse preuve de trop de froideur.
Car cette complexité n'empêche jamais l'émotion de déferler, et de manière souvent inattendue. 
Mais surtout, le film laisse une trace, des séquences reviennent, il se livre aussi "à retardement". C'est rare et précieux.

Le Cinéma de mon père, film1 : L'Evadé d'Alcatraz

En hommage à mon père, j'inaugure un nouveau type d'articles sur des films qu'il aimait, ou qui me font penser à lui. On commence avec un excellent Don Siegel !

L'Evadé d'Alcatraz, Don Siegel, 1979.


Ce film est un véritable souvenir de famille. Nous l'avions regardé ensemble, en VF, et une de ses répliques était devenue rituelle (pas la meilleure !) : "C'est parce que t'es con, Morris", réplique qui a longtemps été mon unique réponse au moindre "Pourquoi ?" familial.

Pourquoi mon père l'aimait-il tant ? - "Parce que t'es con, Morris". En fait, je crois qu'il a toujours bien aimé les films de prison, peut-être parce que son père avait été prisonnier pendant la guerre. J'aurais d'ailleurs pu choisir "La Grande Évasion", avec Steve Mc Queen, qu'il adorait aussi, mais je le connais moins. Je pense que dans ces films, c'est plus le ressort dramatique de la lutte contre l'injustice que celui de la lutte pour la liberté qui le fascinait (même si, en fait, c'est lié). Ses rares et saines colères s'exprimaient lorsqu'il ressentait ce sentiment d'injustice.

Dans l'Evadé d'Alcatraz en particulier, c'est un directeur de prison sadique qui incarne cette injustice, comme un symbole du système carcéral en général, impitoyable, à l'image du mythe Alcatraz.

Faire jouer le rôle du directeur de prison à l'interprète du "Prisonnier", hihihi.
Evidemment, la fascination pour le film passe aussi par Eastwood. Son interprétation de Morris, son calme, son avarice de mots, sa résistance à l'autorité, son respect pour ses camarades suscitait forcément plus l'admiration de mon père que celle de Dirty Harry ou du personnage de la trilogie du Dollar : plus bavards, plus cyniques, plus individualistes : ils lui ressemblaient moins. 

Et puis il y a la mise en scène de Don Siegel, qui, lorsqu'on revoit le film, frappe par sa précision, sa sécheresse, son absence de chichis. Elle se marie de superbe manière avec le mutisme de Morris dans sa longue ouverture muette, magnifique séquence qui en quelques minutes, avare d'effets mais toujours percutante, est d'une puissance narrative folle et exploite à merveille le décor incroyable qu'offre le rocher : le film y est en bonne partie filmé, ou reproduit (Visiter Alcatraz, c'est d'ailleurs replonger dans le film - l'histoire de Morris y est racontée).

"Porter un bonnet ? Tu me prends pour qui, connard? Un des sept nains ?"
Peu de mots, peu d'effets de manche, mais de l'action, en accord avec des convictions : ce film ne pouvait que plaire à mon père. Et il me plaît beaucoup aussi !

BlackkKlansman, Spike Lee, 2018


La colère! Je me souviendrai des larmes de rage que m'a fait verser le film de Spike Lee, de l'état d'hébétement dans lequel il m'a laissé, de cet inconfort salutaire qu'il crée chez le spectateur.

Et pourtant : pendant son déroulement, le film est très aimable, drôle, pertinent, rythmé et cool. L'aspect ludique du synopsis (un policier Noir infiltrant à distance le Ku Kux Klan en utilisant un alter ego juif) donne lieu à de belles séquences comiques très réussies, avec à l'appui la mise en scène, tordant les champs-contrechamps (avec du dutch angle ou en supprimant simplement l'amorce). L'écriture et et le jeu des acteurs font fonctionner le comique de situation et parviennent à renouveler suffisamment l'idée de base. En premier lieu, le premier rôle John David Washinton, tour à tour débonnaire et badass, est une belle révélation.
Au-delà de cet aspect comique, le fait que l'on sente le groupe de demeurés qu'il s'agit d'infiltrer volontiers enclins à la violence, permet également de créer des séquences de suspense dans lesquelles Adam Driver et son jeu corporel se révèlent excellents, tout en tension.

Mais Spike Lee ne se contente pas de ce film cool, et au fil du film il travaille les thématiques d'identité et de militantisme(au sens large) pour amener le spectateur à la réflexion et à l'action.


Dans une salle obscure(!), un leader des Black Panthers prononce un discours. Au fur et à mesure, des fondus font lentement apparaître les visages de chaque spectateur, les uns après les autres. La séquence qui fait écho au discours ("Black is Beautiful") est un moment magnifique, à la fois collectif et très intime, dans laquelle on voit des hommes et des femmes se révéler à eux-mêmes. C'est aussi, évidemment, la notion d’infiltration qui amène cette problématique d'identité. Le personnage d'Adam Driver, lui, se révélera dans l'action, à travers le rôle qu'il doit jouer.

C'est aussi le militantisme lui-même qui est questionné : d'où agir? Comment ? Spike Lee se garde bien de réduire l'action militante aux seuls Black Panthers. Par l'intermédiaire de ces flics, qui presque par hasard se mettent à agir depuis l'intérieur du système, il veut amener tous à envisager l'action. Les discussions entre le protagoniste et sa petite amie, membre des Black Panthers, révèlent aussi quelques-unes des contradictions de ce mouvement (voire de toute action collective).

Enfin, l'omniprésence du cinéma dans le film nous ramène aussi au cinéaste lui-même. Il  s'agit d'en appeler à la responsabilité politique des cinéastes, infiltrés au cœur du système, en rappelant la puissance du cinéma (à travers l'exemple néfaste de Birth of a Nation).

Mais c'est lorsque le film, après une succession de fausses happy end, emprunte les couloirs du temps à travers un transtrav vertigineux débouchant sur le présent et le réel, qu'il assène le coup de grâce. Spike Lee enfonce le clou : "Révélez-vous. Réfléchissez. Agissez". 
Mission accomplie.

La Forme de l'Eau, Guillermo Del Toro, 2018


La forme de l'eau commence par laisser un peu circonspect à cause des notes d'accordéon de l'ouverture, et d'un choix de photographie très marqué (un vert aqueux ici). On pense d'abord à un recyclage de l'esthétique de Jeunet dans Amélie Poulain (le vert remplaçant le jaune). Beaucoup de critiques, d'ailleurs, en sont restés là. 

Pour peu que l'on n'en reste pas à ce jugement assez superficiel ("ah ouais et puis le personnage principal est une femme aussi" - ?), la comparaison ne tient pas vraiment. Commençons par évacuer la question de la nostalgie : là où Jeunet préfère inventer un Montmartre façon boule à neige, filmant "l'aujourd'hui" sur un mode "c'était mieux avant", Del Toro se montre beaucoup moins réac. Il double son hommage à une esthétique du passé (bel et bien présent) d'un regard virulent sur l'époque traitée : racisme, homophobie, sexisme, obsession de la guerre froide - Non, il ne regrette rrrrien.

Revenons-en à l'esthétique : Del Toro s'empare du motif de l'eau pour en imprégner sa mise en scène (et non, seulement, la photographie), et réinventer une manière de filmer l'amour : immerger la caméra (ou le regard), c'est le mettre en apesanteur. En immergeant sa salle de bains, Elisa et "la créature" se laissent submerger le temps d'un superbe baiser : le spectateur est invité à flotter avec eux, superbe moment de cinéma.

Del Toro mimant la taille du sexe de sa créature

C'est bien d'amour dont il est question, et le film en est gorgé : on retrouve l'habituelle empathie de son auteur pour ceux que leur monde qualifie de freaks, de marginaux. Ce sont d'abord l'héroïne et son amie, qui nettoient la pisse des connards. La géniale scène d'introduction du méchant interprété par Michael Shannon pose d'emblée ce rapport dominant/dominé, la matraque comme substitut phallique, et de manière très drôle. A ce propos, il est assez étonnant de voir aussi, dans ce qui pourrait n'être qu'un conte lambda, l'importance de la sexualité. C'est ainsi que le film se détache de l'ordinaire hollywoodien dans lequel on pourrait l'enfermer : il est AUSSI question de désir, pas seulement d'amour platonique, pour une créature étrange. Loin de fuir la question, Del Toro l'aborde frontalement. On pourrait presque opposer ainsi les deux principaux antagonistes mâles du film : l'un exhibe matraque et pénis (dans la scène dont je viens de parler), l'autre cache...

La cohabitation entre ce côté cru (dans la violence, aussi) et de superbes décrochages lyriques donne un ton très singulier au film, que j'apprécie beaucoup. Lyrique, le film l'est aussi au sens propre, lors d'une scène musicale à pleurer, qui n'est pas sans rappeler une autre séquence signée Del Toro, dans Hellboy II. La séquence, dans laquelle l'héroïne muette se rêve chanteuse, fait basculer en douceur le spectateur de la réalité à l'imaginaire, par la lumière et un glissement de la caméra.


C'est aussi ça le respect des freaks pour Del Toro : les filmer comme des humains tout simplement. 

Le film est plein d'idées de cinéma, mais une m'a particulièrement séduit : l'importance accordée aux bruits de succion de pastilles par le méchant Michael Shannon (qu'Hollywood a l'air de vouloir enfermer dans ces rôles assez peu subtils), qui ne pourrait être qu'un simple gimmick. Ce bruit, hors de son contexte, provoquera en fait le revirement d'un des personnages réalisant tout d'un coup pour quel camp il travaille : le maléfique clan des croqueurs de pastilles.

Mon cinoche 2017

Un petit Top de 2017 que je limite à 3 films, car j'ai vu peu de nouveautés cette année. Un top 100% américain, même si je mettrais probablement, une longueur derrière, Grave.

1. The Lost City of Z, James Gray

Il est riche, ce film. L'aller-retour entre la fresque flamboyante et la sphère intime est orchestré de main de maître par la mise en scène. Peu à peu la jungle (ou son hallucination), envahit tout. Cette fièvre gagne aussi le spectateur, déchiré comme le héros entre ces deux mondes. La densité toute romanesque du récit n'est jamais subie, Gray laissant le temps couler dans ses scènes, maîtrisant ses ellipses. Le plan final survient, magnifique, et on comprend que le film va rester en nous un bon moment, comme un long roman.


2. Split, M.N. Shyamalan

J'en avais parlé récemment ici.

3. Get Out, Jordan Peele

Get out, non content d'être un des films les plus drôles de 2017, restera peut-être LE film du passage de l'ère Obama à l'ère Trump, sa structure effectuant un glissement parfait de la comédie grinçante sur le racisme ordinaire (même sous ses atours les plus "bienveillants"), à l'horreur absolue dans sa flippante et sanglante deuxième partie. Le plus intéressant étant qu'aucun nouveau personnage ne vient personnifier (dans mon souvenir) cette nouvelle menace. L'occasion de rappeler que ce racisme dormait seulement en apparence, arborant seulement une forme plus lisse. Get out tape fort, tape juste, et j'espère que Jordan Peele fera d'autres films, aussi drôles et intelligents.


Split, M.N. Shyamalan, 2017


M.N. Shyamalan s'est retrouvé obligé, après une série de bides critiques et commerciaux à gros budget, de repasser par la case départ. En acceptant une commande du producteur Jason Blum, il se frottait avec beaucoup de malice et de talent au style du found-footage, avec un budget très mince. J'en avais parlé ici, ça donnait un joli petit film : The Visit. C'était un peu une renaissance pour lui, et la contrainte semble avoir relancé ses envies de cinéma.

C'est pourtant, ici encore, une simple idée de série B qui est à l'origine du film. Dès le plan inaugural, un très lent travelling compensé sur son héroïne, une longue focale l'isolant du reste du monde dans un décor de fast-food, on sait pourtant que l'envie de mise en scène de l'ex-golden boy est de retour. La séquence qui suit le confirme : avec une voiture, un parking, un rétroviseur et son sens du hors-champ, il réalise une géniale séquence d'enlèvement, avec un sens du suspense rare chez ses contemporains.

C'est ensuite dans le confinement que le film travaille, limitant les plans extérieurs à la cave, décor du huis-clos. Seules exceptions à cette règle, des séquences dans le cabinet d'une psychiatre (personnages qui inspirent énormément Shyamalan, revoir Sixième Sens), et une poignée d'extérieur-nuit.



Avec élégance et sobriété, il va alors se livrer avec son acteur principal (James Mc Avoy, qui n'a été jamais aussi bon), à une mise en abîme du jeu et de la mise en scène, l'acteur interprétant tour à tour une galerie de personnages divers, non sans un recours (nécessaire) à la caricature, mais sans pour autant les sacrifier. Chacun de ces personnages est un être à part entière, sur lequel il porte un regard empathique communicatif.
C'est à une série de petits tours de magie que nous assistons, voyant sur un même corps apparaître Patricia, Barry, Kevin, Casey et Denis (sublime scène de rencontre lors de laquelle la psy se retrouve enfin face à cette personnalité enfouie).

Le jeu avec les genres va se poursuivre tout au long du film, entre malice scénaristique et rigueur de mise en scène. On retrouve avec plaisir son sens de l'humour (qui déjà, repointait le bout de son nez dans The Visit), et une maîtrise retrouvée de la rupture de ton (qui manquait cruellement à la tentative folle qu'était "Phénomènes", flirtant régulièrement avec le nanar). Car c'est ici aussi, comme dans Sixième Sens et Incassable, une grande noirceur qui travaille le film.


Les cauchemars d'enfant, terreau fertile du Shyamalan Universe

Arrive un long climax captivant : qui d'autre que Shyamalan est capable aujourd'hui de maintenir une telle intensité, une telle émotion, signe de son ambition retrouvée de cinéaste qui doit encore prouver?

La dernière séquence réserve une petite surprise : certains l'interpréteront comme un simple clin d'œil, d'autres comme un coup marketing : j'y vois le retour d'un auteur, qui unifie, malgré la diversité des genres abordés, l'univers de ses films. Un univers cohérent qui injecte du mythe dans la banalité, avec une rare compréhension de ce qu'est le genre fantastique.

Je trépigne en attendant la suite.

Rogue One : A Star Wars Story, Gareth Edwards, 2016


Dans l'épisode IV de la saga Star Wars, la princesse Leïa, au moment de révéler le plan d'attaque pour détruire l'Etoile Noire (ou de la Mort, je sais plus) déclare solennellement : "des hommes sont morts pour nous fournir cette information".
C'est le point de départ de ce nouvel épisode réalisé par Gareth Edwards : raconter cette histoire, celle de ces oubliés. Et je trouve que c'est une très belle idée.

C'est bien de redonner du travail à Yvan Attal

Le film puise donc à la fois dans les ingrédients scénaristiques habituels de la saga : les écrits de Joseph Campbell sur le monomythe (le héros aux mille et un visages, je l'ai pas lu mais je le cite sans vergogne), mais aussi de manière plus surprenante et inédite, dans une trame de film de guerre, et notamment les récits sur la Résistance française pendant l'occupation.

C'est cette deuxième influence qui tire cet épisode vers le haut : les rebelles sont ainsi filmés non comme à l'habitude (des gentils gauchistes), mais comme ni plus ni moins, des guerriers prêts à sacrifier des vies (et pas que les leurs) pour leurs idéaux.

Forest Whitaker, chef rebelle qui se défonce à l'oxygène : j'aime

On ne peut que saluer cette ambition, même si, par manque de talent, Edwards ne parvient pas toujours à gérer ce grand écart. L'empathie pour les personnages est absolument nécessaire pour faire fonctionner le climax façon "les 7 mercenaires", et pourtant l'un d'eux(sosie d'Yvan Attal) nous est présenté assassinant froidement un innocent pour accomplir une mission, un autre pratiquant une forme de torture originale et relativement affreuse. Il aurait fallu un cinéaste plus spécialiste de l'ambigüité (Verhoeven) ou spécialiste de ces personnages antipathiques que l'on suit pourtant jusqu'au bout (Friedkin). Le traitement est superficiel et échoue donc (bien sûr) à faire d'un Star Wars un nouveau "L'armée des Ombres".

S'il échappe le plus souvent à la laideur, le film sombre dans le mauvais goût lorsqu'il utilise des avatars numérisés pour ressusciter des personnages trop vieux pour ces conneries (Carrie Fischer, morte depuis) ou morts tout court (Peter Cushing). L'impression d'assister à une cinématique de jeu vidéo, le temps de quelques plans, est assez risible, et risque de vieillir extrêmement mal. Mais vraiment.

Ceci dit, Rogue One est un honnête film de guerre plein de bonnes intentions qui, à défaut de prendre aux tripes, se suit sans déplaisir, et auquel il ne manque qu'un réalisateur plus talentueux. 

L'année 2016

C'est le moment de faire un point sur les films sortis en 2016, et établir un petit "top", parce qu'il faut bien rigoler un peu et, si possible, polémiquer.
Précisons que je n'ai vu que 28 films sortis cette année (contre 48 films l'an dernier). On en tiendra compte pour évaluer l'amour que je porte aux films classés dans les dernières places du top 10...

1. Rester Vertical, Alain Guiraudie. 

Mississipi? Non, Marais Poitevin
 
Guiraudie continue, en toute modestie, d'inventer un cinéma libertaire et libre, de relier le réalisme le plus terre-à-terre au lyrisme le plus fou, d'y injecter de la mythologie, d'habiter les paysages français d'une vraie force, de faire souffler le vent sur les causses, de faire hurler le loup. Le tout avec humour. Le cinéma français a décidément bien besoin de lui.


2. Elle, Paul Verhoeven.

L'autre bonne nouvelle pour le cinéma français cette année, c'était que ce dernier produisait la dernière œuvre de Paul Verhoeven. L'alliance perverse avec Isabelle Huppert fournissait un film incroyablement dense, libertaire et ambigu, qui amenait à la réflexion tout en jouant malicieusement avec les genres. J'en avais parlé ici!


3. Mademoiselle, Park Chan-Wook. 

J'en ai aussi déjà parlé ici!

4. Au fin fond de la fournaise (Into the Inferno), Werner Herzog.


Lorsqu' Herzog filme un documentaire sur les volcans, c'est l'humanité et son rapport à la nature qu'il filme. Naviguant pépère entre la science (incarnée par le vulcanologue réjoui qui l'accompagne) et le mythe, il s'attarde sans contrainte sur tout ce qui lui semble intéressant, qu'il s'agisse de la récupération de l'impact mythique d'un volcan par le régime en Corée du Nord, ou la découverte de fossiles humains qui se change en jeu d'enfant sous sa caméra ludique. Merveilleux documentaire!

5. Julieta, Pedro Almodovar.

En toute générosité, Pedro paye son ellipse.
 
Julieta est ample et romanesque. Almodovar se montre toujours aussi à l'aise dans la narration et tricote son drame sur la nocivité du secret avec intelligence et un panache discret mais bien réel. L'inventivité de la mise en scène offre de belles fulgurances : une scène d'amour dans un train, jouant sur la transparence, le reflet et le mouvement, d'une grande beauté. Et la plus belle ellipse de l'année avec un procédé tout simple et astucieux.

6. Les 8 Salopards, Quentin Tarantino.

Je n'avais pas boudé mon plaisir là

7. The Strangers, Na Hong-Jin.

 Promenons-nous dans les bois

Comme souvent, un des films les plus fous de l'année vient de Corée du Sud. Son auteur tisse une intrigue quasi incompréhensible mais maintient captif et impliqué le spectateur en travaillant les motifs de la possession et de la xénophobie avec une intensité toute charnelle. Très intense et fiévreux!


8. The Big Short, Adam McKay.

J'en avais déjà parlé ici

9. Personal Shopper, Olivier Assayas.

Teasing

J'aime beaucoup les films de fantômes! Dans celui-ci Assayas est très surprenant en jouant sur plusieurs degrés de lecture, à la manière d'un Kyoshi Kurosawa. Il s'agit avant tout de parler de deuil, mais Assayas ne s'abstient pas pour autant de traiter le genre lui-même de manière frontale. 
L'intelligence du film réside dans sa manière de faire s'entrechoquer nos peurs ancestrales avec la technologie : les meilleurs films d'horreurs récents l'ont compris, pour faire frissonner en 2016, il faut y intégrer nos smartphones ou google maps (dans l'excellent "Le Pacte") au lieu de les considérer comme des ennemis du genre.
Reste aussi une belle réflexion sur le deuil, l'absence, et notre solitude. 

10. Anomalisa, Charlie Kaufman.

Sommes-nous des marionettes?
 
Toujours cette phobie chez Charlie Kaufman de l'uniformité, et l'amour en remède illusoire.
La rencontre amoureuse était ici si belle! J'avais écrit ça sur Vodkaster : http://www.vodkaster.com/films/anomalisa/1297877#viking


Tous les films vus à peu près ordonnés

Mademoiselle, Park Chan-Wook, 2016


Je vois bien pourquoi Mademoiselle pourrait énerver. Park Chan-Wook est adepte d'une mise en scène relativement voyante qui semble parfois être son seul sujet. Pourtant ici il se débarrasse de la tentation du "coup de force" qui animait parfois Old boy pour atteindre une belle élégance.

La première partie en huis-clos, sa narration visuelle, sont un vrai plaisir gourmand : la découverte de la maison, la sensualité de la rencontre entre mademoiselle et sa servante, le mystère des pièces secrètes ou interdites. Puis, alors que l'on pourrait étouffer dans cette maison de poupée, le cinéaste donne à une séquence de fuite toute l'ampleur qu'elle mérite.


La structure du film en trois parties est l'occasion pour lui de démontrer son aptitude à épouser un point de vue. Dès que le spectateur est confortablement installé dans une des parties, la suivante vient nier ce qui vient d'être vu. Toutefois, ce jeu avec le spectateur échappe, justement à cause de sa structure en trois actes, au cynisme habituel des films à twist, parfois simple moyen de signifier au spectateur "je t'ai bien eu".

Ici le spectateur est au final récompensé d'avoir cru à ce qui se déroulait sous ses yeux dans chacune des parties. J'aime beaucoup que ce jeu du chat et de la souris soit l'occasion, non seulement de célébrer l'amour, mais aussi la foi du spectateur.

Elle, Paul Verhoeven, 2016


Les presque 10 ans écoulés depuis Black Book, le précédent film de Verhoeven, illustrent-ils la difficulté pour les cinéastes majeurs à trouver des projets qui les intéressent aujourd'hui? Difficile à dire, toujours est-il que le temps écoulé semble avoir aiguisé l'appétit du cinéaste hollandais, qui offre avec ce retour une oeuvre d'une densité thématique folle.

Le producteur Saïd ben Saïd s'est fait désormais une spécialité de proposer des projets européens à des cinéastes ayant œuvré dans un cinéma hollywoodien qui semble ne plus vouloir d'eux : Polanski, Cronenberg, De Palma... Et maintenant Verhoeven. Il a eu du flair en lui proposant cette adaptation d'un livre de Pascal Dijan. Proposition immédiatement acceptée, et on peut deviner ce qui a pu attirer à la fois Isabelle Huppert et le cinéaste dans ce projet qui leur laisse le champ libre pour s'exprimer.

Et ce chat... Ce putain de chat

Le résultat est un film dans lequel Verhoeven vient injecter le venin hitchcockien dans la bourgeoisie française (à la manière d'un Chabrol), mais aussi une maîtrise de la narration plutôt héritée de ses années hollywoodiennes. Toutefois c'est la liberté qui est de mise, Verhoeven et ses acteurs ne paraissent jamais enfermés dans cet excellent scénario de thriller (mais pas que). Ce qui est étonnant c'est la liberté avec laquelle le film aborde son sujet, s'autorisant ruptures de ton et changements de genre, du thriller à la comédie pure (notamment dans une scène de dîner d'une ironie jubilatoire).

Cette liberté de traitement épouse à merveille celle de son personnage principal (et de son interprète), qui choisit de ne pas suivre les codes dictés par la société dans laquelle elle évolue, provoquant un choc très intéressant dans son entourage, et chez le spectateur. Verhoeven sait nous choquer, provoquer un certain effarement, sans jamais que son objectif soit de nous assommer, toujours il cherche à susciter chez le spectateur la réflexion sur son propre rapport à ces codes.


En changeant de pays et de cadre, Verhoeven conserve les traits caractéristiques de son œuvre. Une absence totale de manichéisme d'une part, salvatrice. Mais aussi une héroïne refusant de se comporter en victime, comme dans le merveilleux "Black Book", et le virulent "La chair et le Sang". 

Le spectateur, tour à tour pris au jeu (le caractère ludique du film est lui aussi salvateur), poussé dans ses derniers retranchements, en sort grandit, et le film l'imprègne durablement.

Ave César, Joel et Ethan Coen, 2016



Sous ses airs de farce décousue qui donne l'impression de patiner, c'est la mélancolie de ce dernier film des frères Coen qui m'a touché.
Cette tristesse parasite sans cesse les gags les plus burlesques. C'est évident notamment dans la morbidité de cette scène où une monteuse se retrouve presque étranglée par son foulard : c'est à un enterrement que nous convient les Coen, celui du cinéma de l'âge d'or hollywoodien, voire d'une certaine idée du cinéma.

J'ai toujours un faible pour ces films nostalgiques mais lucides, où la moquerie ne s'efface pas devant l'hommage, sans en parasiter la magie (le matinee de Joe Dante, par exemple). La séquence de comédie musicale dans laquelle des matelos gays dansent dans un bar, menés par un toujours excellent Channing Tatum,  en est un bel exemple.



Car s'il s'agit de montrer l'envers du décor de la machinerie hollywoodienne, les Coen parviennent aussi à en réactiver la magie lors des scènes musicales dont la sympathique désuétude suffit à elle seule à provoquer ce sentiment de nostalgie.
C'est cet équilibre fragile, si rare dans les films dits d'époque, souvent en pleine fascination costumée, qui assure la cohérence d'un récit éparpillé. Si on ne le saisit pas, on passe à côté du film.

L'autre piège qu'évite le film c'est celui de s'enfermer dans une époque, et de ne rien dire de celle dans laquelle il est tourné. Le personnage de Josh Brolin dans le film est la projection des frangins, qui nous crient ici leur volonté de continuer à faire des films, malgré la fin annoncée du cinéma en tant qu'art et divertissement populaire à la fois.



C'est donc un film étrange, pas toujours passionnant, pas très aimable, animé d'un faux rythme, peut-être pas le plus "réussi" techniquement des Coen, mais un des plus sympathiques, rarement cynique, et plein de gags sophistiqués, qui agissent souvent à retardement.
Car quand même, certaines scènes sont un régal d'absurdité , comme celle mettant en scène un George Clooney en pleine gueule de bois tentant de décrypter, une pique d'apéro à la main, le langage cryptique des communistes venant de le kidnapper.

Un film à voir et revoir avec à l'esprit, cette idée qu'il cache bien son jeu.

The Big Short, Adam McKay, 2016


Adam McKay est "connu" (ou pas) pour ses comédies que l'on qualifierait volontiers de "potaches" si ce mot n'était pas aussi péjoratif. Au milieu de très bonnes parodies (The Other Guys), on trouve surtout le diamant brut de comédie quasi-abstraite qu'est Step Brothers, dans lequel Will Ferrell et John C.Reilly se livrent à un brillant et jubilatoire exercice de jeu : des esprits de 15 ans dans des corps de 40.

The Big Short marque un tournant dans la filmographie de McKay, avec cette surprenante adaptation d'un best-seller s'intéressant à une poignée d'acteurs du monde financier qui, au coeur de la crise des subprimes, prédisent un effondrement et parient sur celui-ci. Tournant vers un rire plus politique, déjà annoncé par Anchorman 2, qui en plus d'être la grosse comédie efficace que l'on attendait, était un gros coup de boule dans la tronche de l'info en continu.

Les dérives capillaires hollywoodiennes deviennent tout de même préoccupantes

Le film, dans sa forme, est assez osé, puisqu'il mêle une mise en scène presque documentaire, à un montage assez audacieux, juxtaposant des plans presque subliminaux dans une sorte de zapping. Le film joue volontiers d'une approche à la Scorsese, avec sa voix-off ironique, en adresse directe au spectateur, et pousse même certaines idées très loin. A plusieurs reprises dans le film, des intervenants jouant leur propre rôle vulgarisent le propos totalement abscons des dialogues, la plupart du temps de manière très drôle. Ce jeu avec le didactisme est extrêmement habile, jamais lourd pour le spectateur.

La première force du film est l'affection que porte son auteur (et c'est une habitude chez lui) aux personnages excentriques, inadaptés, ou simplement outsiders, qui sont ici les clairvoyants. Cette empathie est une porte d'entrée nécessaire pour pénétrer ce milieu étrange et quasi-incompréhensible. Cette opacité et les jeux de langage qui l'accompagnent (CDOs, swaps, triple A), n'épargnent pas le spectateur, mais quelques trouvailles visuelles permettent de comprendre les enjeux de chaque scène (le jenga!). 

Clin d'oeil appuyé à Scorsese : Margot Robbie nous explique comment elle nous a niqués

Il est intéressant de voir qu'au fur et à mesure que le film avance, le rire s'étrangle. Les faits sont d'une telle absurdité qu'ils permettent dans un premier temps de créer pas mal de gags très drôles. Puis le rire se détraque au fur et à mesure que l'on fait face aux conséquences de tout ce cirque. Ce détraquement du rire est particulièrement palpable dans une scène ou le personnage interprété par l'excellent Steve Carrell (encore!), interroge un des responsables d'une grande banque et que sa colère monte. La scène se situe à Las Vegas, dans un bar près duquel se déroule un one-man show. Les rires du public se font entendre en fond, et au fur et à mesure de la discussion, se décalent. De cette simple idée naît un malaise, comme l'impression d'assister à une sitcom dysfonctionnelle (on penserait presque aux lapins dans le Inland Empire de David Lynch!). La colère monte.

Cette colère, c'est aussi celle, saine et sincère, d'Adam McKay, dont je suivrai la suite de la filmographie avec encore plus d'attention.