Grâce à Dieu, François Ozon, 2019


Les films de François Ozon me laissent habituellement froid (ou m'énervent, c'est selon). "Grâce à Dieu" est donc une belle surprise pour moi.
Le sujet (la libération de la parole des victimes d'un prêtre pédophile) avait de quoi effrayer.
Pourtant, Ozon parvient non seulement à éviter les écueils attendus, mais à étendre le cadre du film d'enquête/procès, à la différence du réussi mais etriqué "Spotlight", sur un thème un peu similaire.


Les écueils évités.
Tout d'abord il évacue assez vite la question de la véracité des témoignages des victimes. En effet, le prêtre incriminé avoue dès la première entrevue avec Alexandre, la première de ses victimes à se manifester. On comprend assez vite aussi que les faits étaient connus d'autres adultes. On évite ainsi un suspense un peu foireux, et on décale la question de l'individu vers une problématique plus politique : celle de l'institution, de la communauté. L'autre peur que l'on pourrait avoir serait de voir Ozon verser dans la provoc facile, on redoute les scènes de flashback. Pourtant, il désamorce presque à l'avance ces séquences : elles sont toujours précédées d'un témoignage oral (ou une lettre), comme si la parole faisait renaître le souvenir. C'est une très belle idée, qui permet aussi d'éviter un suspense un peu dégueulasse, et la tentation du "plan choc".


La parole libérée.
Le nom de l'association de victimes "la parole libérée" implique qu'elle a été prisonnière. C'est là que le côté un peu méchant d'Ozon sert véritablement le film, créant une belle complexité à travers les faiblesses de ses personnages (les parents, mais aussi - c'est très osé - les victimes). Il s'agit de s'interroger sur nos arrangements avec nos souvenirs, nos oublis volontaires ou non. Il ne s'agit bien sûr pas de remettre en cause les témoignages des victimes (heureusement), puisque le prêtre avoue, mais plutôt de la manière dont leurs proches ont agi dans le passé, et comment se replonger dans ces souvenirs réécrit leurs relations, recrée des rancœurs (la terrible relation fraternelle du personnage interprété par un génial Ménochet).

Trois héros.
Un parti-pris permet cette complexité : celui de confier le rôle de protagoniste à trois personnages très différents successivement, faisant évoluer le rythme et le ton du film, et permettant de faire de ces victimes des individus à part entière. Une première partie très littéraire, presque policée, comme Alexandre. Une deuxième partie énergique, plutôt cash, et drôle comme François. Et une dernière partie tragique, volcanique comme Emmanuel.

On en arrive à un des problèmes du film : le traitement réservé aux personnages féminins. Les femmes sont jalouses, les mères sont possessives mais trop soucieuses de leur image dans la communauté. La seule qui semble trouver grâce à ses yeux (la femme d'Alexandre) est celle qui se tait et s'efface devant son mari. Mais surtout, il y a cette violence d'Emmanuel envers sa petite amie, et le fait qu'Ozon semble presque l'excuser. Cet accès de violence a néanmoins (involontairement?) une vertu : celle d'amener, là aussi, une complexité finalement bienvenue, les victimes pouvant aussi, à leur tour, se changer en bourreau.
Ces crises de jalousie introduisent aussi la question (difficile) du rapport entretenu avec les médias, de la place accordée à la parole de chacun, voire (et c'est très dur) du plaisir éventuellement éprouvé d'être courtisé, ou, du moins, de s'épancher. Les questions posées font de ces personnages des humains, avec leur défauts, et sans qu'Ozon fasse preuve de trop de froideur.
Car cette complexité n'empêche jamais l'émotion de déferler, et de manière souvent inattendue. 
Mais surtout, le film laisse une trace, des séquences reviennent, il se livre aussi "à retardement". C'est rare et précieux.

Le Cinéma de mon père, film1 : L'Evadé d'Alcatraz

En hommage à mon père, j'inaugure un nouveau type d'articles sur des films qu'il aimait, ou qui me font penser à lui. On commence avec un excellent Don Siegel !

L'Evadé d'Alcatraz, Don Siegel, 1979.


Ce film est un véritable souvenir de famille. Nous l'avions regardé ensemble, en VF, et une de ses répliques était devenue rituelle (pas la meilleure !) : "C'est parce que t'es con, Morris", réplique qui a longtemps été mon unique réponse au moindre "Pourquoi ?" familial.

Pourquoi mon père l'aimait-il tant ? - "Parce que t'es con, Morris". En fait, je crois qu'il a toujours bien aimé les films de prison, peut-être parce que son père avait été prisonnier pendant la guerre. J'aurais d'ailleurs pu choisir "La Grande Évasion", avec Steve Mc Queen, qu'il adorait aussi, mais je le connais moins. Je pense que dans ces films, c'est plus le ressort dramatique de la lutte contre l'injustice que celui de la lutte pour la liberté qui le fascinait (même si, en fait, c'est lié). Ses rares et saines colères s'exprimaient lorsqu'il ressentait ce sentiment d'injustice.

Dans l'Evadé d'Alcatraz en particulier, c'est un directeur de prison sadique qui incarne cette injustice, comme un symbole du système carcéral en général, impitoyable, à l'image du mythe Alcatraz.

Faire jouer le rôle du directeur de prison à l'interprète du "Prisonnier", hihihi.
Evidemment, la fascination pour le film passe aussi par Eastwood. Son interprétation de Morris, son calme, son avarice de mots, sa résistance à l'autorité, son respect pour ses camarades suscitait forcément plus l'admiration de mon père que celle de Dirty Harry ou du personnage de la trilogie du Dollar : plus bavards, plus cyniques, plus individualistes : ils lui ressemblaient moins. 

Et puis il y a la mise en scène de Don Siegel, qui, lorsqu'on revoit le film, frappe par sa précision, sa sécheresse, son absence de chichis. Elle se marie de superbe manière avec le mutisme de Morris dans sa longue ouverture muette, magnifique séquence qui en quelques minutes, avare d'effets mais toujours percutante, est d'une puissance narrative folle et exploite à merveille le décor incroyable qu'offre le rocher : le film y est en bonne partie filmé, ou reproduit (Visiter Alcatraz, c'est d'ailleurs replonger dans le film - l'histoire de Morris y est racontée).

"Porter un bonnet ? Tu me prends pour qui, connard? Un des sept nains ?"
Peu de mots, peu d'effets de manche, mais de l'action, en accord avec des convictions : ce film ne pouvait que plaire à mon père. Et il me plaît beaucoup aussi !

BlackkKlansman, Spike Lee, 2018


La colère! Je me souviendrai des larmes de rage que m'a fait verser le film de Spike Lee, de l'état d'hébétement dans lequel il m'a laissé, de cet inconfort salutaire qu'il crée chez le spectateur.

Et pourtant : pendant son déroulement, le film est très aimable, drôle, pertinent, rythmé et cool. L'aspect ludique du synopsis (un policier Noir infiltrant à distance le Ku Kux Klan en utilisant un alter ego juif) donne lieu à de belles séquences comiques très réussies, avec à l'appui la mise en scène, tordant les champs-contrechamps (avec du dutch angle ou en supprimant simplement l'amorce). L'écriture et et le jeu des acteurs font fonctionner le comique de situation et parviennent à renouveler suffisamment l'idée de base. En premier lieu, le premier rôle John David Washinton, tour à tour débonnaire et badass, est une belle révélation.
Au-delà de cet aspect comique, le fait que l'on sente le groupe de demeurés qu'il s'agit d'infiltrer volontiers enclins à la violence, permet également de créer des séquences de suspense dans lesquelles Adam Driver et son jeu corporel se révèlent excellents, tout en tension.

Mais Spike Lee ne se contente pas de ce film cool, et au fil du film il travaille les thématiques d'identité et de militantisme(au sens large) pour amener le spectateur à la réflexion et à l'action.


Dans une salle obscure(!), un leader des Black Panthers prononce un discours. Au fur et à mesure, des fondus font lentement apparaître les visages de chaque spectateur, les uns après les autres. La séquence qui fait écho au discours ("Black is Beautiful") est un moment magnifique, à la fois collectif et très intime, dans laquelle on voit des hommes et des femmes se révéler à eux-mêmes. C'est aussi, évidemment, la notion d’infiltration qui amène cette problématique d'identité. Le personnage d'Adam Driver, lui, se révélera dans l'action, à travers le rôle qu'il doit jouer.

C'est aussi le militantisme lui-même qui est questionné : d'où agir? Comment ? Spike Lee se garde bien de réduire l'action militante aux seuls Black Panthers. Par l'intermédiaire de ces flics, qui presque par hasard se mettent à agir depuis l'intérieur du système, il veut amener tous à envisager l'action. Les discussions entre le protagoniste et sa petite amie, membre des Black Panthers, révèlent aussi quelques-unes des contradictions de ce mouvement (voire de toute action collective).

Enfin, l'omniprésence du cinéma dans le film nous ramène aussi au cinéaste lui-même. Il  s'agit d'en appeler à la responsabilité politique des cinéastes, infiltrés au cœur du système, en rappelant la puissance du cinéma (à travers l'exemple néfaste de Birth of a Nation).

Mais c'est lorsque le film, après une succession de fausses happy end, emprunte les couloirs du temps à travers un transtrav vertigineux débouchant sur le présent et le réel, qu'il assène le coup de grâce. Spike Lee enfonce le clou : "Révélez-vous. Réfléchissez. Agissez". 
Mission accomplie.

La Forme de l'Eau, Guillermo Del Toro, 2018


La forme de l'eau commence par laisser un peu circonspect à cause des notes d'accordéon de l'ouverture, et d'un choix de photographie très marqué (un vert aqueux ici). On pense d'abord à un recyclage de l'esthétique de Jeunet dans Amélie Poulain (le vert remplaçant le jaune). Beaucoup de critiques, d'ailleurs, en sont restés là. 

Pour peu que l'on n'en reste pas à ce jugement assez superficiel ("ah ouais et puis le personnage principal est une femme aussi" - ?), la comparaison ne tient pas vraiment. Commençons par évacuer la question de la nostalgie : là où Jeunet préfère inventer un Montmartre façon boule à neige, filmant "l'aujourd'hui" sur un mode "c'était mieux avant", Del Toro se montre beaucoup moins réac. Il double son hommage à une esthétique du passé (bel et bien présent) d'un regard virulent sur l'époque traitée : racisme, homophobie, sexisme, obsession de la guerre froide - Non, il ne regrette rrrrien.

Revenons-en à l'esthétique : Del Toro s'empare du motif de l'eau pour en imprégner sa mise en scène (et non, seulement, la photographie), et réinventer une manière de filmer l'amour : immerger la caméra (ou le regard), c'est le mettre en apesanteur. En immergeant sa salle de bains, Elisa et "la créature" se laissent submerger le temps d'un superbe baiser : le spectateur est invité à flotter avec eux, superbe moment de cinéma.

Del Toro mimant la taille du sexe de sa créature

C'est bien d'amour dont il est question, et le film en est gorgé : on retrouve l'habituelle empathie de son auteur pour ceux que leur monde qualifie de freaks, de marginaux. Ce sont d'abord l'héroïne et son amie, qui nettoient la pisse des connards. La géniale scène d'introduction du méchant interprété par Michael Shannon pose d'emblée ce rapport dominant/dominé, la matraque comme substitut phallique, et de manière très drôle. A ce propos, il est assez étonnant de voir aussi, dans ce qui pourrait n'être qu'un conte lambda, l'importance de la sexualité. C'est ainsi que le film se détache de l'ordinaire hollywoodien dans lequel on pourrait l'enfermer : il est AUSSI question de désir, pas seulement d'amour platonique, pour une créature étrange. Loin de fuir la question, Del Toro l'aborde frontalement. On pourrait presque opposer ainsi les deux principaux antagonistes mâles du film : l'un exhibe matraque et pénis (dans la scène dont je viens de parler), l'autre cache...

La cohabitation entre ce côté cru (dans la violence, aussi) et de superbes décrochages lyriques donne un ton très singulier au film, que j'apprécie beaucoup. Lyrique, le film l'est aussi au sens propre, lors d'une scène musicale à pleurer, qui n'est pas sans rappeler une autre séquence signée Del Toro, dans Hellboy II. La séquence, dans laquelle l'héroïne muette se rêve chanteuse, fait basculer en douceur le spectateur de la réalité à l'imaginaire, par la lumière et un glissement de la caméra.


C'est aussi ça le respect des freaks pour Del Toro : les filmer comme des humains tout simplement. 

Le film est plein d'idées de cinéma, mais une m'a particulièrement séduit : l'importance accordée aux bruits de succion de pastilles par le méchant Michael Shannon (qu'Hollywood a l'air de vouloir enfermer dans ces rôles assez peu subtils), qui ne pourrait être qu'un simple gimmick. Ce bruit, hors de son contexte, provoquera en fait le revirement d'un des personnages réalisant tout d'un coup pour quel camp il travaille : le maléfique clan des croqueurs de pastilles.

Mon cinoche 2017

Un petit Top de 2017 que je limite à 3 films, car j'ai vu peu de nouveautés cette année. Un top 100% américain, même si je mettrais probablement, une longueur derrière, Grave.

1. The Lost City of Z, James Gray

Il est riche, ce film. L'aller-retour entre la fresque flamboyante et la sphère intime est orchestré de main de maître par la mise en scène. Peu à peu la jungle (ou son hallucination), envahit tout. Cette fièvre gagne aussi le spectateur, déchiré comme le héros entre ces deux mondes. La densité toute romanesque du récit n'est jamais subie, Gray laissant le temps couler dans ses scènes, maîtrisant ses ellipses. Le plan final survient, magnifique, et on comprend que le film va rester en nous un bon moment, comme un long roman.


2. Split, M.N. Shyamalan

J'en avais parlé récemment ici.

3. Get Out, Jordan Peele

Get out, non content d'être un des films les plus drôles de 2017, restera peut-être LE film du passage de l'ère Obama à l'ère Trump, sa structure effectuant un glissement parfait de la comédie grinçante sur le racisme ordinaire (même sous ses atours les plus "bienveillants"), à l'horreur absolue dans sa flippante et sanglante deuxième partie. Le plus intéressant étant qu'aucun nouveau personnage ne vient personnifier (dans mon souvenir) cette nouvelle menace. L'occasion de rappeler que ce racisme dormait seulement en apparence, arborant seulement une forme plus lisse. Get out tape fort, tape juste, et j'espère que Jordan Peele fera d'autres films, aussi drôles et intelligents.