BlackkKlansman, Spike Lee, 2018


La colère! Je me souviendrai des larmes de rage que m'a fait verser le film de Spike Lee, de l'état d'hébétement dans lequel il m'a laissé, de cet inconfort salutaire qu'il crée chez le spectateur.

Et pourtant : pendant son déroulement, le film est très aimable, drôle, pertinent, rythmé et cool. L'aspect ludique du synopsis (un policier Noir infiltrant à distance le Ku Kux Klan en utilisant un alter ego juif) donne lieu à de belles séquences comiques très réussies, avec à l'appui la mise en scène, tordant les champs-contrechamps (avec du dutch angle ou en supprimant simplement l'amorce). L'écriture et et le jeu des acteurs font fonctionner le comique de situation et parviennent à renouveler suffisamment l'idée de base. En premier lieu, le premier rôle John David Washinton, tour à tour débonnaire et badass, est une belle révélation.
Au-delà de cet aspect comique, le fait que l'on sente le groupe de demeurés qu'il s'agit d'infiltrer volontiers enclins à la violence, permet également de créer des séquences de suspense dans lesquelles Adam Driver et son jeu corporel se révèlent excellents, tout en tension.

Mais Spike Lee ne se contente pas de ce film cool, et au fil du film il travaille les thématiques d'identité et de militantisme(au sens large) pour amener le spectateur à la réflexion et à l'action.


Dans une salle obscure(!), un leader des Black Panthers prononce un discours. Au fur et à mesure, des fondus font lentement apparaître les visages de chaque spectateur, les uns après les autres. La séquence qui fait écho au discours ("Black is Beautiful") est un moment magnifique, à la fois collectif et très intime, dans laquelle on voit des hommes et des femmes se révéler à eux-mêmes. C'est aussi, évidemment, la notion d’infiltration qui amène cette problématique d'identité. Le personnage d'Adam Driver, lui, se révélera dans l'action, à travers le rôle qu'il doit jouer.

C'est aussi le militantisme lui-même qui est questionné : d'où agir? Comment ? Spike Lee se garde bien de réduire l'action militante aux seuls Black Panthers. Par l'intermédiaire de ces flics, qui presque par hasard se mettent à agir depuis l'intérieur du système, il veut amener tous à envisager l'action. Les discussions entre le protagoniste et sa petite amie, membre des Black Panthers, révèlent aussi quelques-unes des contradictions de ce mouvement (voire de toute action collective).

Enfin, l'omniprésence du cinéma dans le film nous ramène aussi au cinéaste lui-même. Il  s'agit d'en appeler à la responsabilité politique des cinéastes, infiltrés au cœur du système, en rappelant la puissance du cinéma (à travers l'exemple néfaste de Birth of a Nation).

Mais c'est lorsque le film, après une succession de fausses happy end, emprunte les couloirs du temps à travers un transtrav vertigineux débouchant sur le présent et le réel, qu'il assène le coup de grâce. Spike Lee enfonce le clou : "Révélez-vous. Réfléchissez. Agissez". 
Mission accomplie.

La Forme de l'Eau, Guillermo Del Toro, 2018


La forme de l'eau commence par laisser un peu circonspect à cause des notes d'accordéon de l'ouverture, et d'un choix de photographie très marqué (un vert aqueux ici). On pense d'abord à un recyclage de l'esthétique de Jeunet dans Amélie Poulain (le vert remplaçant le jaune). Beaucoup de critiques, d'ailleurs, en sont restés là. 

Pour peu que l'on n'en reste pas à ce jugement assez superficiel ("ah ouais et puis le personnage principal est une femme aussi" - ?), la comparaison ne tient pas vraiment. Commençons par évacuer la question de la nostalgie : là où Jeunet préfère inventer un Montmartre façon boule à neige, filmant "l'aujourd'hui" sur un mode "c'était mieux avant", Del Toro se montre beaucoup moins réac. Il double son hommage à une esthétique du passé (bel et bien présent) d'un regard virulent sur l'époque traitée : racisme, homophobie, sexisme, obsession de la guerre froide - Non, il ne regrette rrrrien.

Revenons-en à l'esthétique : Del Toro s'empare du motif de l'eau pour en imprégner sa mise en scène (et non, seulement, la photographie), et réinventer une manière de filmer l'amour : immerger la caméra (ou le regard), c'est le mettre en apesanteur. En immergeant sa salle de bains, Elisa et "la créature" se laissent submerger le temps d'un superbe baiser : le spectateur est invité à flotter avec eux, superbe moment de cinéma.

Del Toro mimant la taille du sexe de sa créature

C'est bien d'amour dont il est question, et le film en est gorgé : on retrouve l'habituelle empathie de son auteur pour ceux que leur monde qualifie de freaks, de marginaux. Ce sont d'abord l'héroïne et son amie, qui nettoient la pisse des connards. La géniale scène d'introduction du méchant interprété par Michael Shannon pose d'emblée ce rapport dominant/dominé, la matraque comme substitut phallique, et de manière très drôle. A ce propos, il est assez étonnant de voir aussi, dans ce qui pourrait n'être qu'un conte lambda, l'importance de la sexualité. C'est ainsi que le film se détache de l'ordinaire hollywoodien dans lequel on pourrait l'enfermer : il est AUSSI question de désir, pas seulement d'amour platonique, pour une créature étrange. Loin de fuir la question, Del Toro l'aborde frontalement. On pourrait presque opposer ainsi les deux principaux antagonistes mâles du film : l'un exhibe matraque et pénis (dans la scène dont je viens de parler), l'autre cache...

La cohabitation entre ce côté cru (dans la violence, aussi) et de superbes décrochages lyriques donne un ton très singulier au film, que j'apprécie beaucoup. Lyrique, le film l'est aussi au sens propre, lors d'une scène musicale à pleurer, qui n'est pas sans rappeler une autre séquence signée Del Toro, dans Hellboy II. La séquence, dans laquelle l'héroïne muette se rêve chanteuse, fait basculer en douceur le spectateur de la réalité à l'imaginaire, par la lumière et un glissement de la caméra.


C'est aussi ça le respect des freaks pour Del Toro : les filmer comme des humains tout simplement. 

Le film est plein d'idées de cinéma, mais une m'a particulièrement séduit : l'importance accordée aux bruits de succion de pastilles par le méchant Michael Shannon (qu'Hollywood a l'air de vouloir enfermer dans ces rôles assez peu subtils), qui ne pourrait être qu'un simple gimmick. Ce bruit, hors de son contexte, provoquera en fait le revirement d'un des personnages réalisant tout d'un coup pour quel camp il travaille : le maléfique clan des croqueurs de pastilles.

Mon cinoche 2017

Un petit Top de 2017 que je limite à 3 films, car j'ai vu peu de nouveautés cette année. Un top 100% américain, même si je mettrais probablement, une longueur derrière, Grave.

1. The Lost City of Z, James Gray

Il est riche, ce film. L'aller-retour entre la fresque flamboyante et la sphère intime est orchestré de main de maître par la mise en scène. Peu à peu la jungle (ou son hallucination), envahit tout. Cette fièvre gagne aussi le spectateur, déchiré comme le héros entre ces deux mondes. La densité toute romanesque du récit n'est jamais subie, Gray laissant le temps couler dans ses scènes, maîtrisant ses ellipses. Le plan final survient, magnifique, et on comprend que le film va rester en nous un bon moment, comme un long roman.


2. Split, M.N. Shyamalan

J'en avais parlé récemment ici.

3. Get Out, Jordan Peele

Get out, non content d'être un des films les plus drôles de 2017, restera peut-être LE film du passage de l'ère Obama à l'ère Trump, sa structure effectuant un glissement parfait de la comédie grinçante sur le racisme ordinaire (même sous ses atours les plus "bienveillants"), à l'horreur absolue dans sa flippante et sanglante deuxième partie. Le plus intéressant étant qu'aucun nouveau personnage ne vient personnifier (dans mon souvenir) cette nouvelle menace. L'occasion de rappeler que ce racisme dormait seulement en apparence, arborant seulement une forme plus lisse. Get out tape fort, tape juste, et j'espère que Jordan Peele fera d'autres films, aussi drôles et intelligents.


Split, M.N. Shyamalan, 2017


M.N. Shyamalan s'est retrouvé obligé, après une série de bides critiques et commerciaux à gros budget, de repasser par la case départ. En acceptant une commande du producteur Jason Blum, il se frottait avec beaucoup de malice et de talent au style du found-footage, avec un budget très mince. J'en avais parlé ici, ça donnait un joli petit film : The Visit. C'était un peu une renaissance pour lui, et la contrainte semble avoir relancé ses envies de cinéma.

C'est pourtant, ici encore, une simple idée de série B qui est à l'origine du film. Dès le plan inaugural, un très lent travelling compensé sur son héroïne, une longue focale l'isolant du reste du monde dans un décor de fast-food, on sait pourtant que l'envie de mise en scène de l'ex-golden boy est de retour. La séquence qui suit le confirme : avec une voiture, un parking, un rétroviseur et son sens du hors-champ, il réalise une géniale séquence d'enlèvement, avec un sens du suspense rare chez ses contemporains.

C'est ensuite dans le confinement que le film travaille, limitant les plans extérieurs à la cave, décor du huis-clos. Seules exceptions à cette règle, des séquences dans le cabinet d'une psychiatre (personnages qui inspirent énormément Shyamalan, revoir Sixième Sens), et une poignée d'extérieur-nuit.



Avec élégance et sobriété, il va alors se livrer avec son acteur principal (James Mc Avoy, qui n'a été jamais aussi bon), à une mise en abîme du jeu et de la mise en scène, l'acteur interprétant tour à tour une galerie de personnages divers, non sans un recours (nécessaire) à la caricature, mais sans pour autant les sacrifier. Chacun de ces personnages est un être à part entière, sur lequel il porte un regard empathique communicatif.
C'est à une série de petits tours de magie que nous assistons, voyant sur un même corps apparaître Patricia, Barry, Kevin, Casey et Denis (sublime scène de rencontre lors de laquelle la psy se retrouve enfin face à cette personnalité enfouie).

Le jeu avec les genres va se poursuivre tout au long du film, entre malice scénaristique et rigueur de mise en scène. On retrouve avec plaisir son sens de l'humour (qui déjà, repointait le bout de son nez dans The Visit), et une maîtrise retrouvée de la rupture de ton (qui manquait cruellement à la tentative folle qu'était "Phénomènes", flirtant régulièrement avec le nanar). Car c'est ici aussi, comme dans Sixième Sens et Incassable, une grande noirceur qui travaille le film.


Les cauchemars d'enfant, terreau fertile du Shyamalan Universe

Arrive un long climax captivant : qui d'autre que Shyamalan est capable aujourd'hui de maintenir une telle intensité, une telle émotion, signe de son ambition retrouvée de cinéaste qui doit encore prouver?

La dernière séquence réserve une petite surprise : certains l'interpréteront comme un simple clin d'œil, d'autres comme un coup marketing : j'y vois le retour d'un auteur, qui unifie, malgré la diversité des genres abordés, l'univers de ses films. Un univers cohérent qui injecte du mythe dans la banalité, avec une rare compréhension de ce qu'est le genre fantastique.

Je trépigne en attendant la suite.

Rogue One : A Star Wars Story, Gareth Edwards, 2016


Dans l'épisode IV de la saga Star Wars, la princesse Leïa, au moment de révéler le plan d'attaque pour détruire l'Etoile Noire (ou de la Mort, je sais plus) déclare solennellement : "des hommes sont morts pour nous fournir cette information".
C'est le point de départ de ce nouvel épisode réalisé par Gareth Edwards : raconter cette histoire, celle de ces oubliés. Et je trouve que c'est une très belle idée.

C'est bien de redonner du travail à Yvan Attal

Le film puise donc à la fois dans les ingrédients scénaristiques habituels de la saga : les écrits de Joseph Campbell sur le monomythe (le héros aux mille et un visages, je l'ai pas lu mais je le cite sans vergogne), mais aussi de manière plus surprenante et inédite, dans une trame de film de guerre, et notamment les récits sur la Résistance française pendant l'occupation.

C'est cette deuxième influence qui tire cet épisode vers le haut : les rebelles sont ainsi filmés non comme à l'habitude (des gentils gauchistes), mais comme ni plus ni moins, des guerriers prêts à sacrifier des vies (et pas que les leurs) pour leurs idéaux.

Forest Whitaker, chef rebelle qui se défonce à l'oxygène : j'aime

On ne peut que saluer cette ambition, même si, par manque de talent, Edwards ne parvient pas toujours à gérer ce grand écart. L'empathie pour les personnages est absolument nécessaire pour faire fonctionner le climax façon "les 7 mercenaires", et pourtant l'un d'eux(sosie d'Yvan Attal) nous est présenté assassinant froidement un innocent pour accomplir une mission, un autre pratiquant une forme de torture originale et relativement affreuse. Il aurait fallu un cinéaste plus spécialiste de l'ambigüité (Verhoeven) ou spécialiste de ces personnages antipathiques que l'on suit pourtant jusqu'au bout (Friedkin). Le traitement est superficiel et échoue donc (bien sûr) à faire d'un Star Wars un nouveau "L'armée des Ombres".

S'il échappe le plus souvent à la laideur, le film sombre dans le mauvais goût lorsqu'il utilise des avatars numérisés pour ressusciter des personnages trop vieux pour ces conneries (Carrie Fischer, morte depuis) ou morts tout court (Peter Cushing). L'impression d'assister à une cinématique de jeu vidéo, le temps de quelques plans, est assez risible, et risque de vieillir extrêmement mal. Mais vraiment.

Ceci dit, Rogue One est un honnête film de guerre plein de bonnes intentions qui, à défaut de prendre aux tripes, se suit sans déplaisir, et auquel il ne manque qu'un réalisateur plus talentueux.