Mademoiselle, Park Chan-Wook, 2016


Je vois bien pourquoi Mademoiselle pourrait énerver. Park Chan-Wook est adepte d'une mise en scène relativement voyante qui semble parfois être son seul sujet. Pourtant ici il se débarrasse de la tentation du "coup de force" qui animait parfois Old boy pour atteindre une belle élégance.

La première partie en huis-clos, sa narration visuelle, sont un vrai plaisir gourmand : la découverte de la maison, la sensualité de la rencontre entre mademoiselle et sa servante, le mystère des pièces secrètes ou interdites. Puis, alors que l'on pourrait étouffer dans cette maison de poupée, le cinéaste donne à une séquence de fuite toute l'ampleur qu'elle mérite.


La structure du film en trois parties est l'occasion pour lui de démontrer son aptitude à épouser un point de vue. Dès que le spectateur est confortablement installé dans une des parties, la suivante vient nier ce qui vient d'être vu. Toutefois, ce jeu avec le spectateur échappe, justement à cause de sa structure en trois actes, au cynisme habituel des films à twist, parfois simple moyen de signifier au spectateur "je t'ai bien eu".

Ici le spectateur est au final récompensé d'avoir cru à ce qui se déroulait sous ses yeux dans chacune des parties. J'aime beaucoup que ce jeu du chat et de la souris soit l'occasion, non seulement de célébrer l'amour, mais aussi la foi du spectateur.

Elle, Paul Verhoeven, 2016


Les presque 10 ans écoulés depuis Black Book, le précédent film de Verhoeven, illustrent-ils la difficulté pour les cinéastes majeurs à trouver des projets qui les intéressent aujourd'hui? Difficile à dire, toujours est-il que le temps écoulé semble avoir aiguisé l'appétit du cinéaste hollandais, qui offre avec ce retour une oeuvre d'une densité thématique folle.

Le producteur Saïd ben Saïd s'est fait désormais une spécialité de proposer des projets européens à des cinéastes ayant œuvré dans un cinéma hollywoodien qui semble ne plus vouloir d'eux : Polanski, Cronenberg, De Palma... Et maintenant Verhoeven. Il a eu du flair en lui proposant cette adaptation d'un livre de Pascal Dijan. Proposition immédiatement acceptée, et on peut deviner ce qui a pu attirer à la fois Isabelle Huppert et le cinéaste dans ce projet qui leur laisse le champ libre pour s'exprimer.

Et ce chat... Ce putain de chat

Le résultat est un film dans lequel Verhoeven vient injecter le venin hitchcockien dans la bourgeoisie française (à la manière d'un Chabrol), mais aussi une maîtrise de la narration plutôt héritée de ses années hollywoodiennes. Toutefois c'est la liberté qui est de mise, Verhoeven et ses acteurs ne paraissent jamais enfermés dans cet excellent scénario de thriller (mais pas que). Ce qui est étonnant c'est la liberté avec laquelle le film aborde son sujet, s'autorisant ruptures de ton et changements de genre, du thriller à la comédie pure (notamment dans une scène de dîner d'une ironie jubilatoire).

Cette liberté de traitement épouse à merveille celle de son personnage principal (et de son interprète), qui choisit de ne pas suivre les codes dictés par la société dans laquelle elle évolue, provoquant un choc très intéressant dans son entourage, et chez le spectateur. Verhoeven sait nous choquer, provoquer un certain effarement, sans jamais que son objectif soit de nous assommer, toujours il cherche à susciter chez le spectateur la réflexion sur son propre rapport à ces codes.


En changeant de pays et de cadre, Verhoeven conserve les traits caractéristiques de son œuvre. Une absence totale de manichéisme d'une part, salvatrice. Mais aussi une héroïne refusant de se comporter en victime, comme dans le merveilleux "Black Book", et le virulent "La chair et le Sang". 

Le spectateur, tour à tour pris au jeu (le caractère ludique du film est lui aussi salvateur), poussé dans ses derniers retranchements, en sort grandit, et le film l'imprègne durablement.

Ave César, Joel et Ethan Coen, 2016



Sous ses airs de farce décousue qui donne l'impression de patiner, c'est la mélancolie de ce dernier film des frères Coen qui m'a touché.
Cette tristesse parasite sans cesse les gags les plus burlesques. C'est évident notamment dans la morbidité de cette scène où une monteuse se retrouve presque étranglée par son foulard : c'est à un enterrement que nous convient les Coen, celui du cinéma de l'âge d'or hollywoodien, voire d'une certaine idée du cinéma.

J'ai toujours un faible pour ces films nostalgiques mais lucides, où la moquerie ne s'efface pas devant l'hommage, sans en parasiter la magie (le matinee de Joe Dante, par exemple). La séquence de comédie musicale dans laquelle des matelos gays dansent dans un bar, menés par un toujours excellent Channing Tatum,  en est un bel exemple.



Car s'il s'agit de montrer l'envers du décor de la machinerie hollywoodienne, les Coen parviennent aussi à en réactiver la magie lors des scènes musicales dont la sympathique désuétude suffit à elle seule à provoquer ce sentiment de nostalgie.
C'est cet équilibre fragile, si rare dans les films dits d'époque, souvent en pleine fascination costumée, qui assure la cohérence d'un récit éparpillé. Si on ne le saisit pas, on passe à côté du film.

L'autre piège qu'évite le film c'est celui de s'enfermer dans une époque, et de ne rien dire de celle dans laquelle il est tourné. Le personnage de Josh Brolin dans le film est la projection des frangins, qui nous crient ici leur volonté de continuer à faire des films, malgré la fin annoncée du cinéma en tant qu'art et divertissement populaire à la fois.



C'est donc un film étrange, pas toujours passionnant, pas très aimable, animé d'un faux rythme, peut-être pas le plus "réussi" techniquement des Coen, mais un des plus sympathiques, rarement cynique, et plein de gags sophistiqués, qui agissent souvent à retardement.
Car quand même, certaines scènes sont un régal d'absurdité , comme celle mettant en scène un George Clooney en pleine gueule de bois tentant de décrypter, une pique d'apéro à la main, le langage cryptique des communistes venant de le kidnapper.

Un film à voir et revoir avec à l'esprit, cette idée qu'il cache bien son jeu.

The Big Short, Adam McKay, 2016


Adam McKay est "connu" (ou pas) pour ses comédies que l'on qualifierait volontiers de "potaches" si ce mot n'était pas aussi péjoratif. Au milieu de très bonnes parodies (The Other Guys), on trouve surtout le diamant brut de comédie quasi-abstraite qu'est Step Brothers, dans lequel Will Ferrell et John C.Reilly se livrent à un brillant et jubilatoire exercice de jeu : des esprits de 15 ans dans des corps de 40.

The Big Short marque un tournant dans la filmographie de McKay, avec cette surprenante adaptation d'un best-seller s'intéressant à une poignée d'acteurs du monde financier qui, au coeur de la crise des subprimes, prédisent un effondrement et parient sur celui-ci. Tournant vers un rire plus politique, déjà annoncé par Anchorman 2, qui en plus d'être la grosse comédie efficace que l'on attendait, était un gros coup de boule dans la tronche de l'info en continu.

Les dérives capillaires hollywoodiennes deviennent tout de même préoccupantes

Le film, dans sa forme, est assez osé, puisqu'il mêle une mise en scène presque documentaire, à un montage assez audacieux, juxtaposant des plans presque subliminaux dans une sorte de zapping. Le film joue volontiers d'une approche à la Scorsese, avec sa voix-off ironique, en adresse directe au spectateur, et pousse même certaines idées très loin. A plusieurs reprises dans le film, des intervenants jouant leur propre rôle vulgarisent le propos totalement abscons des dialogues, la plupart du temps de manière très drôle. Ce jeu avec le didactisme est extrêmement habile, jamais lourd pour le spectateur.

La première force du film est l'affection que porte son auteur (et c'est une habitude chez lui) aux personnages excentriques, inadaptés, ou simplement outsiders, qui sont ici les clairvoyants. Cette empathie est une porte d'entrée nécessaire pour pénétrer ce milieu étrange et quasi-incompréhensible. Cette opacité et les jeux de langage qui l'accompagnent (CDOs, swaps, triple A), n'épargnent pas le spectateur, mais quelques trouvailles visuelles permettent de comprendre les enjeux de chaque scène (le jenga!). 

Clin d'oeil appuyé à Scorsese : Margot Robbie nous explique comment elle nous a niqués

Il est intéressant de voir qu'au fur et à mesure que le film avance, le rire s'étrangle. Les faits sont d'une telle absurdité qu'ils permettent dans un premier temps de créer pas mal de gags très drôles. Puis le rire se détraque au fur et à mesure que l'on fait face aux conséquences de tout ce cirque. Ce détraquement du rire est particulièrement palpable dans une scène ou le personnage interprété par l'excellent Steve Carrell (encore!), interroge un des responsables d'une grande banque et que sa colère monte. La scène se situe à Las Vegas, dans un bar près duquel se déroule un one-man show. Les rires du public se font entendre en fond, et au fur et à mesure de la discussion, se décalent. De cette simple idée naît un malaise, comme l'impression d'assister à une sitcom dysfonctionnelle (on penserait presque aux lapins dans le Inland Empire de David Lynch!). La colère monte.

Cette colère, c'est aussi celle, saine et sincère, d'Adam McKay, dont je suivrai la suite de la filmographie avec encore plus d'attention.

Les 8 Salopards, Quentin Tarantino, 2016


Il fallait bien un film de ce petit salopard de Quentin Tarantino pour que je me sorte mon clavier du cul et que je me remette à écrire ici. Un peu abasourdi par la justesse du superbe Mia Madre de Moretti, je n'avais pas su trouver un angle pour m'y confronter. De même je n'ai pas fait de petit bilan sur mon année cinoche 2015, mais ça viendra je pense.
En attendant, il faut que je vous donne envie de voir ce dernier Tarantino, et au cinéma je vous prie, ah ben oui. En plus je prends une longueur d'avance avant que les amis d'il a osé prennent leur pied à le déglinguer!

Après quelques films qui jouaient la carte du spectaculaire, c'est le retour à un style plus sec, moins aimable (à la Reservoir Dogs), et qui peut laisser une première impression un peu mitigée. Mais au fur et à mesure que le film mûrit, on prend conscience de sa richesse, de son intelligence, de la structure encore une fois assez particulière de son récit.

Jennifer Jason Leigh, encore un super choix de casting

Car à la réflexion il s'agit ici d'un film coupé en deux, à la manière de son DeathProof, mais moins symétriquement. Ici c'est un changement de genre qui crée la coupure, en passant d'un postulat de western assez classique : une diligence, un prisonnier à escorter; à une relecture des romans policiers en huis-clos façon "Dix petit nègres".
C'est peut-être ce qui rend le film moins aimable au premier abord, cette très longue mise en place (pourtant vraiment savoureuse), déjouant un peu les attentes (les miennes, quoi).

Mais c'est réellement dans sa deuxième partie que le talent de Tarantino me paraît le plus évident. Il y a tout d'abord, la maîtrise de sa mise en scène du huis-clos, mais pas de manière voyante comme dans le Panic Room de Fincher par exemple. Une grande rigueur, qui lui permet de toujours découper la pièce principale en plusieurs parties, de les situer les unes par rapport aux autres. Mais aussi de situer cette pièce principale par rapport à la grange, extérieure, et aux toilettes situées de l'autre côté du chemin. De faire évoluer les rapports de force entre les personnages à l'intérieur de cet espace, à l'intérieur de son cadre, avec une utilisation toujours pertinente du second plan et du hors-champ.


S'ajoute à cette maîtrise somme toute classique, un rapport au genre qu'il est le seul à mon sens à avoir : en respectant tous les codes et les scènes-clés, pour mieux les dézinguer et en faire, indéniablement, du Tarantino. C'est dans cet exercice qu'il est ici le plus brillant, et qui donne je pense, les meilleures scènes. Particulièrement, la scène habituelle où un Hercule Poirot de service croit avoir élucidé le mystère et se met en scène pour en expliquer les tenants et aboutissants. Scène, ici, hilarante, jubilatoire, et conclue par une trouvaille purement spatiale et Tarantinienne, qui en énervera certains.

Enfin, c'est dans sa relecture de l'histoire des Etats-Unis que le film de Tarantino est si particulier. Le film se situe après la guerre de sécession, et le nom de Lincoln semble respecté par tous, mais les personnages se révèlent tous plus ou moins racistes, violents et cupides. A ce titre le plan final, superbe, illustre bien cette envie de s'éloigner du mythe des valeurs d'une Amérique fantasmée. Un brin cynique, mais en même temps extrêmement fendard!