The Immigrant, James Gray, 2013


Que s'est-il passé sur ce film? La magie de James Gray, qui réussissait à transformer un banal triangle amoureux en une tragédie (Two Lovers), semble ici éteinte. La gravité du sujet (la triplette un peu lourde immigration, maladie, prostitution) faisait peur, et en effet Gray ne parvient pas vraiment à s'en extirper, à transcender le genre du mélo et ses clichés, un peu engoncé aussi dans la reconstitution historique.

Pourtant la finesse de mise en scène est bien là (j'applaudis la pudeur avec laquelle Gray filme les malheurs de son héroïne), tout est plutôt correct , mais ne décolle jamais. Je déplore un peu les choix de casting. Jeremy Renner, qualifié plusieurs fois de "beau gosse" dans le film, est plutôt moche avec sa gomina et sa moustache : ça en devient drôle, et Marion Cotillard parle l'anglais avec l'accent polonais - elle le fait plutôt bien, mais au prix d'efforts un peu visibles dans son jeu, comme souvent.

Beau gosse, sérieusement?

Il me semble aussi que l'écriture est beaucoup moins réussie qu'habituellement : la scène-clé est complètement ratée, elle ne fonctionne tout simplement pas (le jeu un peu outré, façon cinéma muet, de Marion Cotillard n'arrange pas les choses non plus), et elle repose sur un acte vraiment stupide d'un des personnages.

Comme d'habitude, Joaquin Phoenix parvient à élever tout ça grâce à l'intensité de son jeu, surtout sur la fin, à amener une vibration, quelque chose qui pourrait ressembler à de l'émotion. Son personnage est aussi le plus intéressant, le plus ambigu. Mais trop tard : on a regardé le destin de ces personnages de loin, sans jamais s'attribuer leurs souffrances.
C'est le principal échec du film, qui n'élève le niveau que lors d'un superbe dernier plan.

Déception, donc.

Detective Dee 2, Tsui Hark, 2014

Les vrais héros s'habillent en noir, évitant ainsi les auréoles sous les bras.

Découvrir Tsui Hark en 2014, c'est à la fois un grand plaisir et des regrets de ne pas l'avoir découvert plus jeune, à un âge où ces récits héroïques de rivalité amicale et de romances impossibles, ces chorégraphies de combats m'auraient sûrement encore plus emporté.

Quoi qu'il en soit, j'ai pris un plaisir immense devant ce film-monstre, ce dragon des mers surpuissant mais léger et agile. C'est l'enjeu du film de Tsui Hark : opposer la pesanteur (une mer déchaînée, un immense monstre) à la légèreté virevoltante de ses personnages (qui tournoient sur eux-mêmes en faisant des saltos dès qu'ils vont acheter le pain).
La légèreté de ton est de mise aussi, et le scénario facétieux réserve quelques bonnes surprises (le thé "langue d'oiseau" comme élément important de l'intrigue... Et un remède amusant). L'humour de gamin qui ponctue le film, jamais référentiel, jamais ironque, permet de belles respirations.
C'est ce qui distingue ce blockbuster-là (car c'en est un, il suffit de regarder le très long générique de fin, ponctué de blagues) de l'ordinaire hollywoodien, lourdaud et trop sérieux (Snyder), ou au contraire jouant tellement au malin qu'il désamorce toute émotion (Whedon)

'Faut que j'aille... ACHETER DES CLOPES!

Sur le fond, le film assume un classicisme assez strict : une rivalité/amitié entre deux héros, une romance impossible, un sidekick sympa, etc... Mais le respect qu'a Tsui Hark pour ces personnages (un peu archétypaux) les rend attachants.
Et surtout, cette mécanique narrative, qui pourrait, trop visible, nous détacher de cette histoire, est complètement mise en retrait par la mise en scène survoltée. Tsui Hark décide d'utiliser le numérique pour laisser libre cours à son imagination débridée, notamment dans le montage, multipliant les prouesses pour maintenir le spectateur captivé.
On pense aussi parfois au jeu video, notamment lorsque les éléments de la réflexion de Detective Dee viennent se superposer à ce qu'il voit. 
Quant à la 3D, Tsui Hark décide d'en déchaîner son usage, en assaillant le spectateur de projectiles, en utilisant beaucoup de travelling vers ou depuis la profondeur du plan, et en filmant beaucoup l'eau, terrain de jeu idéal pour la 3D.

C'est peut-être là la recette qui fait fonctionner ce blockbuster-là : une histoire de conte de fées, classique et héroïque contée par une mise en scène utilisant sans limite les effets et technologies modernes. Mais surtout : un humour de gamin.

Black Coal, Diao Yi Nan, 2014


Le film de Diao Yi Nan est un de ces polars qui créent un univers avec sa propre ambiance. Un univers endormi ou mort, seulement secoué épisodiquement de brusques pétarades, avant à nouveau de se rendormir.
Evidemment, le choix d'une ville enneigée est idéal pour créer cette ambiance cotonneuse, embrumée. Le cinéaste en joue de superbe manière, et notamment des contrastes de chaleur, les intérieurs sont souvent voilés par la vapeur, la buée sur les vitres. Il y a aussi cette étreinte dont la chaleur semble faire se sublimer la neige.

L'autre élément qui me paraît important dans la création de cette ambiance est la lumière. Le film en joue beaucoup et souvent au détriment du réalisme, avec souvent en arrière-plan dans la ville des lumières rouges étranges. Même les jeux de lumières plus vifs (la façade fluo d'un bar, ou les feux d'artifices), sont rendus assez blafards et éteints par la photographie.

La plupart des personnages sont des fantômes(le personnage féminin emploie le terme "mort-vivant"); des fantômes qui tournent en rond (la séquence de la patinoire, mais aussi cette ellipse sous forme de volte à la sortie d'un tunnel), et qui se suivent (qu'il s'agisse d'une filature dans le cadre de l'enquête ou de la fascination pour une femme)


Il est plaisant de voir que pour le cinéaste, l'envie de créer cette ambiance, de créer de belles séquences de cinéma, prime sur l'intrigue. Quitte à parfois perdre le spectateur dans le fil de son récit, Black Coal est un film à la beauté plastique très cohérente, et plein de très beaux moments de cinéma.


Sunhi, Hong Sang Soo, 2014


Joli film automnal, Sunhi est une épure de mise en scène : les longs plan-séquence fixes se succèdent. Ce parti-pris donne toute son importance au jeu des acteurs, et le spectateur se surprend parfois à guetter les moindres détails de jeu, les gros plans étant inexistants. A ce petit jeu s'ajoute aussi un caractère ludique très prononcé du film, jouant sur les répétitions (verbales mais aussi de situation). Le ton du film est donc léger et amusant, alors même que les personnages qui le peuplent paraissent tout très tristes, ou du moins, en crise. Le film parvient toujours à nous en amuser, comme avec ce personnage de dépressif qui refuse de recevoir chez lui...


Le jeu des répétitions (apparemment, marque de fabrique de Hong Sang Soo) est loin d'être gratuit. Il est d'abord bienvenu pour amener à sourire, mais il est aussi parfaitement adéquat pour traiter du thème de la connaissance de soi (et des autres). La suite de qualités de Sunhi, écrite dans une lettre de recommandation bâclée par son professeur, revient en leitmotiv, répétée mécaniquement par les personnages qui se la transmettent, séquence finale très drôle mais d'une grande tristesse, qui fait que l'on sort de ce tétraèdre amoureux  et un peu mélancolique... Une humeur automnale en somme.

Qu'elle était verte ma vallée, John Ford, 1941

Scandaleux mensonge du titre du film : la vallée n'était pas verte.

Comme je le dis ci-dessus, je suis un inculte. J'entends par là que ma culture cinématographique n'est pas celle, chronologique et classique, enseignée dans les facs, par exemple. Je découvre au gré de mes envies, et donc sans logique particulière. De fait, il me semble que plus je découvre, et plus je remonte le temps, découvrant les classiques fondateurs après les œuvres qui en découlent.

C'est ainsi qu'ayant été subjugué par la manière qu'avait Michael Cimino de faire vivre au spectateur la vie d'une communauté, je découvre ce superbe film de Ford, certainement une immense inspiration pour l'auteur de Voyage au bout de l'enfer et la Porte du Paradis.
Dans ce film, John Ford raconte la vie d'une famille de mineurs gallois au XIXè siècle, et à travers elle, la vie d'un petit village confronté à l'industrialisation. 

Les montées et descentes de ce chemin qui mène à la mine rythment le film

C'est par les chants et les fêtes que le spectateur se retrouve immergé dans cette communauté. Les chants touchent en plein cœur, comme lors de ce retour joyeux de la mine en début de film, décrivant un monde dans lequel tout le monde trime, mais tout le monde a à manger. Toute cette première partie est tout simplement magnifique, on a véritablement l'impression de faire partie de ce village, tant les détails fourmillent qui rendent réel ce qui est à l'écran.

Mais le titre du film nous prévient : ce qui nous est présenté comme un Eden, à travers les yeux du narrateur, est déjà mort, fait déjà partie du passé. Ce qui charge chaque plan d'une intensité ambiguë, les moments heureux étant déjà des souvenirs. 

C'est particulièrement évident lorsque la famille reçoit une lettre de la Reine qui convie son fils à chanter devant elle. Le père lance alors, exalté, les préparatifs d'une grande fête. Au moment où il se réjouit de la grande fête de départ qu'il fera pour ses fils et au sommet de sa joie, il se rend compte que ses enfants vont partir et la séquence se charge soudain d'une grande gravité.

La mère et le fils, à gauche, réalisent avant le père le sens de cette fête

Un autre élément intéressant à mon sens est la place de l'Eglise dans la vision de Ford. S'il présente la Foi au sens large comme un ciment de cette communauté, et un moyen d'avancer (au sens propre via le personnage principal!), il condamne l'institution religieuse et le fanatisme avec force.

Je n'en ai pas parlé, mais techniquement le film est un sans-faute : très beau noir et blanc, belle musique, et surtout un découpage et un montage quasiment invisibles. Grand film, quoi.